UTHC 125km: Le supplice de la goutte d’eau

Pour toi Mélissa, ma femme, ma conjointe, mon amour, mon amie, qui me supporte et me permet d’être fort

Pour toi Eliott, qui rêve de gravir des montagnes comme papa, je rêve de les gravir avec toi…

Pour toi Léo, qui fait ses premiers pas avec les yeux rempli de fierté, je fais les miens dans ces sentiers en pensant à toi qui apprends à marcher…

Vous savez, cette goutte, qui une à une tombe sur le front et brise, autant physiquement que mentalement, la victime, immobile. Dans un ultra, cette goutte d’eau est remplacée par les pas… Si faciles et légers au début, chacun d’eux abîme le corps et l’esprit au fil de l’épreuve…

Les mois qui ont précédé la course ont été difficiles. Les nuits avec peu sommeil à se partager le biberon y sont certainement pour quelque chose… Lorsqu’on est fatigué, on est plus fragile, vulnérable. Le doute s’est donc installé et voilà que je n’étais plus certain d’avoir la capacité d’accomplir ce défi que je m’étais fixé il y a près d’un an… Mais au fil des semaines, j’étais tout de même capable d’accumuler les kilomètres et le dénivelé. Le corps s’habitue au rythme qui lui est imposé. Je devais me rendre à l’évidence, j’avais la capacité physique de me rendre au bout de l’épreuve, restait seulement à m’y préparer mentalement…

Il est minuit, je viens tout juste de me coucher que l’alarme sonne. Alors que la plupart sont au plus profond de leur sommeil, il est temps de se lever et de se mettre en mode course. La journée qui se dessine devant sera longue et parsemée d’embûches…

Après un déjeuner avalé par obligation et 2 cafés noirs, je me sens prêt, physiquement, mais surtout mentalement, à affronter, attaquer ce parcours exigeant. Je me sens fort et j’ai la ferme conviction que rien ne pourra m’empêcher de franchir les quelques 120 kilomètres qui me séparent de cette ligne d’arrivée convoitée.

Pour une fois, ma préparation mentale est sans faille, rien ne pourra jouer dans mon esprit et me diriger vers l’abandon. Je me sens fort, invincible, le temps importe peu, pourvu que j’atteigne le fil d’arrivée. J’ai la ferme conviction que je vais réussir.

À 2 heures du matin, l’ambiance est fébrile. La brume flotte aux abords de la route. L’émotion et le sourire des 90 coureurs réunis au départ sont contagieux. Le départ est enfin donné sous un ciel étoilé et tous s’élancent vers les majestueuses montagnes de Charlevoix. Il fait nuit noire et la lueur de ma frontale guide ma progression sur ces routes sinueuses. J’aime courir la nuit. J’y retrouve quelque chose de spécial. Alors que la vue ne peut accomplir pleinement la tâche habituelle, tous les autres sens sont en éveil.

Les 20 premiers kilomètres passent rapidement et le Mont des Morios se dresse maintenant devant, haut de ses 941 mètres. Le sentier menant au sommet est très escarpé et je demeure conservateur dans l’ascension, la journée sera encore longue. Ce ne sont là que 600 des 3600m que j’aurai à gravir sur le parcours. Une fois au sommet, la nuit est à son plus sombre, mais je prends tout de même quelques secondes pour admirer la vue sur les villages plus bas. La descente technique se fait sans embûche et j’ai encore les jambes fraîches lorsque j’arrive au ravitaillement au pied de la montagne.

Doucement, la clarté s’installe et j’ai droit à un spectacle de couleurs dans le ciel. Lorsque le soleil se lève, je me retrouve au sommet de la Noyée. Une fois de plus, la vue est incroyable.

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Une mer de nuages et de montagnes

Une mer de montagnes et de nuages se dessine devant. Je m’imprègne de cette ambiance, je savoure le moment présent, la chance que j’ai d’être ici, de pouvoir courir dans ces sentiers. Je survole les kilomètres suivant avec aisance et je me retrouve rapidement au ravitaillement des Hautes Gorges.

Au sommet de la Noyée

Au sommet de la Noyée

Déjà près de 7 heures et 56 km se sont écoulés et le profil accidenté du parcours commence à laisser des marques dans mes jambes. Je dois rester concentré sur mon objectif, un pas à la fois, sans penser à tout ce qu’il reste à parcourir. L’amplitude de la suite laisserais une place au doute… le doute est une bête sournoise, la seule façon de gagner la bataille est de ne pas le laisser s’installer.

Je ne le sais pas encore, mais je m’engage sur la section qui m’apportera les plus grandes difficultés de la journée… Sentiers techniques et bouette abondante sont au rendez-vous, en plus de nausées qui commencent à apparaître. Je dois me concentrer et rester positif afin de continuer à avancer. Ralentir, oui, mais avancer. Je mettrai près de 3h30 pour parcourir les 22 kilomètres qui me séparent du prochain ravitaillement.

De la bouette...

De la bouette…

Dans ma tête, je divise le reste de la course en segments, chaque poste de ravitaillements étant le prochain objectif à atteindre. Chacune de ces petites victoires me donne l’énergie de poursuivre. Je rempli mon esprit de pensées positives et même si le corps ne répond plus aussi rapidement, la volonté et la détermination me portent sur les kilomètres suivants. Les nausées ne m’ayant pas lâché, je dois parfois marcher, mais je progresse, j’avance, je me rapproche du but ultime, cette ligne d’arrivée qui me semblait si loin au début de la nuit. Il ne reste qu’une dizaine de kilomètres lorsque les étourdissements viennent prêter main forte aux nausées pour m’achever… Je devrai me battre si je veux terminer…

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Après environ 85km Crédit photo Michel Caron

Il est maintenant passé 18h00, chaque pas demande effort et concentration, les gouttes d’eau tombées une à une ont causées leur lot de dommages. Mon corps m’envoie des signes évidents qu’il est au bout, qu’il a atteint ses limites. Une des raisons qui me pousse à courir des ultras est de défier mes limites… La bataille sera intense dans ces 2 derniers kilomètres, mais je sais maintenant que je peux aller au-delà des limites imposées! Je peux la voir, l’arche se dresse devant moi avec tous ces spectateurs qui crient et me portent sur les derniers mètres… J’y suis enfin arrivé, cette ligne dont je rêvais depuis près d’un an. Il m’aura fallu 16h34 pour y parvenir.

Évidemment, il y a eu des hauts et des bas, mais jamais je n’ai douté, et c’est ce qui m’a permis de traverser les quelques 120 kilomètres qui sont maintenant derrière moi.

Plusieurs personnes sont venues me féliciter après la course, mon état ne m’a pas permis d’apprécier le moment et de vous remercier à juste valeur, je m’en excuse. Aujourd’hui, à tête (et corps!) reposée, je prends le temps de vous remercier tous, amis, bénévoles exceptionnels, équipe de support, organisateurs, c’est à travers vous tous que je prends la force de poursuivre dans les moments plus difficiles. Sans vous, je ne pourrais pas défier et dépasser mes limites. Merci!

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